« Je m’appelle Samuel Breuil, je vis avec un handicap physique qui s’est transformé par la suite en handicap social et émotionnel. Vous connaissez la scoliose, cette déformation du dos ? La mienne est importante et vient d’une malformation de naissance. J’ai été opéré plusieurs fois dès mes deux ans. La lecture était mon mode d’évasion hors de ce petit corps coincé dans un corset assez inconfortable.

Je n’ai été scolarisé qu’à sept ans. J’avais déjà peur des autres, je ne me sentais pas comme eux, car eux allaient à l’école et pas moi. Dès que je suis arrivé dans cette petite école de village à la fin des années 80, on m’a fait sauter une classe car je lisais mieux que les autres. Les CE2, jaloux, ont commencé à se moquer de moi puis à me voler mes affaires en menaçant de me frapper à la sortie de l’école si je protestais ou si j’en parlais à quelqu’un. Je n’ai jamais rien dit : je le regrette tellement aujourd’hui !

Mes parents sentaient que quelque chose n’allait pas alors ils m’ont changé d’école et ma situation s’est un peu arrangée jusqu’au collège.

En 6ème, comme j’avais sauté une classe, j’étais le plus petit et très vite les autres ont commencé à se moquer de moi, à me donner des surnoms comme « le bossu » ou « le dahut ». Dans la cour, pour ne pas rester seul, je restai avec ceux qui me faisaient du mal. Le pire c’est que ceux qui se moquaient le plus de moi étaient mes trois « copains ». J’ai supporté de rester avec eux jusqu’en milieu de 5ème. Un jour ils sont partis en courant de la cantine à la fin de notre repas et se sont cachés dans les toilettes. La cour était entièrement vide, j’étais seul. Je les ai cherchés, puis je les ai entendus rire de ma détresse. Je ne suis plus jamais retourné avec eux.

Jusqu’à ma première Littéraire, où j’ai enfin eu de vrais amis à l’école, cet espace scolaire était plutôt hostile. Ca ne m’a pas aidé à m’épanouir et les professeurs ne

remarquaient pas que j’étais un élève discriminé, mis à l’écart ou alors ils n’en avaient rien à faire. Aucun d’entre eux, à part une prof de français en 5ème qui a valorisé mon goût pour l’écriture et le jeu théâtral, ne m’a accompagné ou défendu plus que cela.

Heureusement que j’avais des amis en dehors de l’école et une famille aimante, sinon qui sait comment cette violence accumulée serait ressortie.

En 3ème j’ai découvert le Hip Hop, cette culture qui se répandait à la radio avec MC Solaar, Fabe, Alliance Ethnik, Ménélik. J’ai commencé à dessiner des graffitis, écrit et rappé mes premiers textes…

Et en 2001, alors que je passais par une phase dépressive assez forte, avec des pulsions suicidaires, je me suis sérieusement remis au graffiti et au rap. Le fait de peindre mon nom en grand aux yeux de tous m’a énormément aidé à reprendre confiance en moi. Prendre le micro pour rapper devant des gens aussi. Le Hip Hop a contribué à ma renaissance.

Parce que j’ai été marginalisé, rejeté, je suis plus sensible à la souffrance de ceux qui ont vécu la même chose que moi : l’injustice. Et le Rap est avant tout un cri contre l’injustice, contre la discrimination raciale qui frappait les communautés noires et latinos aux Etats-Unis dans les années 70. Donc je me reconnais dans cette culture et je décide d’en partager les fondements avec mes élèves, persuadé qu’elle peut les aider autant qu’elle m’a aidé.

Interprétation de la chanson « 5 éléments du Hip Hop. »

Pendant presque sept ans j’ai été professeur de Français Langue Etrangère en République Dominicaine où j’ai eu la chance de vivre de purs moments de Hip Hop : de grandes rencontres de graffiti où nous peignons des avenues entières avec la bénédiction des habitants, au son du rap latino et avec les breakers qui dansaient au milieu de la rue, arrêtant même les véhicules. Des sortes de fêtes spontanées et populaires comme il n’en existe plus en France depuis la fin des années 80.

Revenu en France, j’ai toujours inclus des textes de rap ou de slam dans mes cours. Et j’ anime depuis 2016 un atelier Hip Hop le soir, pour les élèves internes de mon établissement. Je forme progressivement les élèves aux cinq disciplines, ou cinq éléments, du Hip Hop. Le Rap et le Graffiti, le Breakdance (pour l’instant transmis par des élèves experts à des élèves novices), le Deejaying et le Human Beatbox avec des intervenants.

C’est déjà impliqué dans cette dynamique que j’ai un déclic en mai 2018 quand je découvre les vidéos de Radouane Abassi (GTI), le professeur rappeur de mathématiques. Je décide donc de passer à la création de rap pédagogique avec mes deux premiers « OrthoRaps ». Dans un souci constant d’efficacité maximale pour les élèves, je prends pour thème les erreurs les plus fréquentes relevées dans leurs copies. Ce sont les homophones avec « le son é » et «le son [SE] » qui servent de support aux deux premières chansons et vidéos visibles sur ma chaîne Youtube.

Suite à une demande d’un élève de Première, un deuxième concept de rap pédagogique voit le jour en 2019 : « LittéRapture ». Le premier morceau permet de mémoriser dix-huit des figures de style les plus fréquentes dans la langue française. Il est particulièrement utile pour le brevet des collèges et le baccalauréat de français.

En m’appuyant sur ce vécu dont je souhaite témoigner, sur ces deux méthodes de rap pédagogique que je souhaite développer au maximum et sur ma volonté de faire réussir les élèves, je poursuis au quotidien mon travail avec enthousiasme. »